« C’est joli… mais qui l’a vraiment fait ? »
Et si nous laissions davantage de place à la créativité des enfants ?
CL’ENFANCE — LE MAG | Automne 2026
L’automne s’installe doucement.
Dans les structures d’accueil, les feuilles colorées apparaissent sur les tables, les pinceaux ressortent des armoires et les idées de bricolages commencent à fleurir.
Bientôt, les décorations de Noël prendront elles aussi leur place.
De magnifiques réalisations seront suspendues aux fenêtres, exposées dans les couloirs ou rapportées fièrement à la maison.
Des hérissons aux piquants parfaitement alignés.
Des sapins décorés avec soin.
Des bonshommes de neige aux yeux bien placés.
Et parfois, en observant ces créations, une question me traverse l’esprit :
« C’est très joli… mais quelle place l’enfant a-t-il réellement eue dans sa réalisation ? »
Cette question n’a pas pour objectif de remettre en cause l’investissement des professionnels.
Bien au contraire.
Elle nous invite à réfléchir à ce que nous souhaitons véritablement développer lorsque nous proposons une activité créative.

🌿 Une activité réussie… pour qui ?
Dans nos pratiques professionnelles, nous accordons beaucoup d’importance à la préparation des activités.
Nous choisissons le matériel.
Nous imaginons les étapes.
Nous anticipons les difficultés.
Nous réfléchissons au résultat attendu.
Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous organisons tellement l’activité que l’enfant dispose finalement de très peu d’espace pour faire ses propres choix.
Prenons un exemple.
Nous proposons aux enfants de réaliser un hérisson avec des feuilles d’automne.
Nous montrons un modèle.
Nous indiquons oĂą coller les feuilles.
Nous choisissons les couleurs.
Nous repositionnons certains éléments.
Et lorsque l’enfant termine, nous lui disons :
« Bravo, il est magnifique ! »
Mais qu’a-t-il réellement expérimenté ?
A-t-il imaginé ?
A-t-il pris des décisions ?
A-t-il découvert quelque chose ?
Ou a-t-il principalement reproduit une réalisation pensée par l’adulte ?
Une activité peut être parfaitement réussie sur le plan esthétique sans avoir laissé beaucoup de place à la créativité.
Cela ne signifie pas qu’elle est dépourvue d’intérêt.
Elle a peut-être permis de travailler la motricité fine, le respect de consignes ou la coordination.
Mais il est important de distinguer les compétences que nous cherchons à développer.
🎨 Faire une activité et permettre de créer : deux intentions différentes
Les activités dirigées ont leur place dans l’accompagnement éducatif.
Apprendre à utiliser un outil, découvrir une technique, suivre certaines étapes ou réaliser un projet collectif peut être très enrichissant.
Mais ces objectifs ne sont pas identiques à celui de développer la créativité.
Lorsque nous souhaitons favoriser la créativité, nous devons accepter une part d’imprévu.
L’enfant peut choisir une couleur inattendue.
Assembler des matériaux qui ne nous semblent pas aller ensemble.
Transformer complètement l’idée de départ.
Ou décider que son hérisson aura six yeux et des plumes bleues.
Et pourquoi pas ?
Car à cet instant, il ne cherche pas nécessairement à représenter fidèlement un animal.
Il expérimente une idée qui lui appartient.
Notre rôle n’est pas toujours de ramener l’enfant vers ce que nous avions imaginé.
Il peut aussi consister à l’accompagner dans la découverte de ses propres possibilités.
🧰 L’outil Cl’enfance : les 3 libertés créatives
Pour questionner nos pratiques, je vous propose un outil simple à utiliser lors de la préparation d’un atelier.
Avant de commencer, prenons quelques instants pour examiner trois dimensions.
🩵 1. CHOISIR
Quelle liberté de choix proposons-nous à l’enfant ?
Peut-il sélectionner ses couleurs ?
Choisir certains matériaux ?
Décider de la forme ou de la disposition des éléments ?
Modifier une partie de la consigne ?
Le choix n’a pas besoin d’être illimité.
Un cadre clair et un matériel adapté peuvent parfaitement coexister avec une réelle liberté créative.
L’essentiel est que l’enfant puisse prendre des décisions qui influencent sa réalisation.
🌱 2. EXPÉRIMENTER
L’enfant peut-il essayer sans craindre de se tromper ?
Peut-il recommencer ?
Découvrir une nouvelle utilisation du matériel ?
Observer ce qui se produit lorsqu’il mélange deux couleurs ou assemble des matières différentes ?
L’expérimentation est une occasion de développer la curiosité, la résolution de problèmes et la persévérance.
Mais pour cela, l’adulte doit parfois accepter de ne pas intervenir immédiatement.
Un collage qui ne tient pas peut devenir une occasion de chercher une solution.
Une peinture qui se mélange peut ouvrir une nouvelle découverte.
Tout ne doit pas être corrigé pour devenir un apprentissage.
❤️ 3. S’EXPRIMER
La création permet-elle à l’enfant de raconter quelque chose de lui ?
Ses envies ?
Ses idées ?
Son imagination ?
Sa manière de percevoir le monde ?
Une réalisation qui nous paraît désordonnée peut avoir beaucoup de sens pour son auteur.
PlutĂ´t que de commenter uniquement son apparence, nous pouvons lui demander :
« Tu veux me raconter ce que tu as imaginé ? »
« Comment as-tu eu cette idée ? »
« Quelle partie as-tu préféré réaliser ? »
Et si l’enfant ne souhaite rien expliquer, sa création peut simplement exister telle qu’elle est.
✨ L’atelier des possibles : une expérience à tenter
Voici une proposition simple pour les familles comme pour les professionnels.
Sur une table, disposez différents matériaux :
- Des feuilles d’automne, des pommes de pin et des éléments naturels adaptés à l’âge des enfants.
- Des morceaux de carton, du papier et des matériaux de récupération propres.
- De la peinture, des crayons, de la colle et quelques outils adaptés.
Mais cette fois, ne présentez pas de modèle terminé.
Proposez simplement :
« Avec tout ce matériel, qu’aurais-tu envie d’inventer ? »
Certains enfants commenceront immédiatement.
D’autres observeront longtemps.
Certains demanderont une idée pour démarrer.
D’autres transformeront le matériel en quelque chose de totalement inattendu.
Notre rôle consistera à accompagner les manipulations, garantir la sécurité et soutenir les initiatives sans imposer un résultat esthétique.
Et si un enfant ne sait pas comment commencer ?
Nous pouvons lui proposer une piste ouverte :
« Tu préfères commencer avec les feuilles ou avec la peinture ? »
Sans décider à sa place de ce qu’il devra fabriquer.
🔎 Observer plutôt que corriger
Un atelier créatif peut devenir un formidable espace d’observation professionnelle.
Mais encore faut-il savoir ce que nous cherchons Ă observer.
Au-delà de la production finale, intéressons-nous au processus.
Comment l’enfant entre-t-il dans l’activité ?
Fait-il des choix spontanés ?
Cherche-t-il des solutions lorsqu’il rencontre une difficulté ?
Demande-t-il de l’aide ?
Comment réagit-il lorsqu’une idée ne fonctionne pas ?
Persévère-t-il ou préfère-t-il changer de projet ?
Entre-t-il en relation avec les autres enfants ?
Ces observations peuvent nous renseigner sur ses intérêts, ses stratégies et certaines compétences en développement.
Elles doivent cependant rester contextualisées : une seule activité ne permet pas de tirer des conclusions générales sur l’enfant.
Ce que l’enfant fait pendant l’activité peut nous apprendre autant, et parfois davantage, que ce qu’il rapporte à la maison.
👥 Et si nous en discutions en équipe ?
Cette réflexion mérite aussi une place dans les colloques éducatifs.
Car derrière nos propositions d’activités se cachent parfois des représentations différentes.
Pour certains professionnels, une activité réussie est une activité bien préparée et menée jusqu’au bout.
Pour d’autres, elle se caractérise par l’enthousiasme des enfants.
D’autres encore accordent davantage d’importance à l’autonomie ou à l’expérimentation.
Aucune de ces dimensions n’est à exclure.
Mais il est intéressant de construire une compréhension commune des objectifs pédagogiques.
Lors d’un prochain colloque, prenez une activité créative récemment proposée et posez-vous trois questions :
Quelle était notre intention pédagogique ?
Quelles décisions l’enfant pouvait-il réellement prendre ?
Qu’avons-nous observé pendant le processus, au-delà du résultat final ?
Ces questions permettent d’enrichir les pratiques sans dévaloriser le travail réalisé.
🌿 Et pour les directions d’institutions ?
La créativité des enfants dépend également du cadre institutionnel.
Les professionnels disposent-ils de suffisamment de temps pour préparer et accompagner des ateliers ouverts ?
Ont-ils accès à du matériel varié ?
Les espaces permettent-ils l’expérimentation ?
Acceptons-nous que toutes les productions ne soient pas identiques ?
Et surtout, quelle place accordons-nous au processus dans notre projet pédagogique ?
Une institution qui valorise uniquement les réalisations parfaitement présentées risque, parfois involontairement, d’encourager des activités très dirigées.
À l’inverse, valoriser les démarches, les découvertes et les initiatives permet de reconnaître une autre dimension du travail éducatif.
La créativité ne concerne pas uniquement les enfants. Elle interroge aussi notre capacité institutionnelle à laisser une place à l’imprévu.
🎯 Le défi de la semaine
Cette semaine, je vous propose une petite expérience.
Organisez une activité créative sans modèle à reproduire.
Préparez un cadre sécurisant et du matériel varié.
Puis laissez les enfants imaginer.
Pendant l’activité, observez vos propres réactions.
À quel moment avez-vous envie d’intervenir ?
De montrer ?
De corriger ?
D’améliorer ?
De proposer votre idée ?
Et avant de le faire, demandez-vous :
« Mon intervention va-t-elle soutenir l’initiative de l’enfant ou orienter sa création vers mon propre résultat ? »
Cette simple question peut modifier notre posture.
🍒 Le regard Cl’enfance
Nous souhaitons tous offrir aux enfants des expériences riches, stimulantes et valorisantes.
Mais parfois, à force de vouloir proposer quelque chose de beau, nous risquons de réduire l’espace disponible pour leur imagination.
Une feuille collée de travers.
Un mélange de couleurs inattendu.
Une forme étrange.
Un bricolage qui ne ressemble Ă rien de connu.
Ce ne sont pas nécessairement des erreurs à corriger.
Ce sont parfois les traces visibles d’une réflexion, d’un choix ou d’une découverte.
« La créativité d’un enfant ne se mesure pas à la beauté de sa réalisation, mais à la liberté qu’il a eue de l’imaginer. »
Alors, à l’approche des bricolages de Noël, osons peut-être nous poser une question supplémentaire :
« Et si notre plus belle réussite était de ne pas savoir à l’avance à quoi ressemblera la création de l’enfant ? »
🍒 Les Lundis de l’Enfance — Épisode 16
Une nouvelle page de Cl’enfance — Le Mag.
Une situation du quotidien. Un regard professionnel. Un outil concret. Une invitation Ă questionner nos pratiques.
Cl’enfance — Grandir ensemble, autrement.
Accompagnement des familles, mentoring, supervision, analyse des pratiques et coaching des équipes et directions d’institutions.