« Alors, c’était comment ta journée ? »
« Bien. » Et puis… plus rien !
CL’ENFANCE — LE MAG | Automne 2026
Il est 17 heures.
Un enfant retrouve son parent après une longue journée d’école, de crèche ou d’accueil.
Le parent sourit, l’embrasse et lui demande naturellement :
« Alors, c’était comment ta journée ? »
« Bien. »
« Et qu’est-ce que tu as fait ? »
« Rien. »
« Tu as joué avec qui ? »
« Je sais pas. »
Et voilĂ .
La conversation s’arrête presque avant d’avoir commencé.
Pourtant, le parent avait simplement envie de partager un morceau de cette journée vécue loin de lui.
Et si nous regardions cette situation autrement ?
Et si l’enfant avait parfois besoin de retrouver la relation avant de retrouver les mots ?

🌿 Une journée d’enfant, c’est beaucoup de choses à vivre
Nous oublions parfois à quel point une journée en collectivité peut être intense.
Des interactions.
Des règles à respecter.
Des consignes Ă comprendre.
Des frustrations à gérer.
Des découvertes.
Des jeux.
Des apprentissages.
Des émotions parfois contradictoires.
L’enfant traverse une multitude de situations qui lui demandent de s’adapter en permanence.
Et lorsqu’il retrouve son parent, il n’est pas forcément immédiatement disponible pour raconter tout cela.
Certains enfants parlent spontanément dès les premières minutes.
D’autres ont besoin de silence.
De mouvement.
D’un goûter.
D’un câlin.
Ou simplement d’un moment pendant lequel personne ne leur demande rien.
Le silence d’un enfant n’est pas nécessairement un refus de communiquer.
Il peut simplement correspondre Ă un besoin de transition.
❤️ Retrouver la relation avant de chercher les informations
Lorsque nous posons des questions à un enfant, notre intention est généralement positive.
Nous souhaitons nous intéresser à lui.
Savoir s’il a passé une bonne journée.
Comprendre ce qui lui est arrivé.
Mais parfois, notre besoin de savoir arrive avant son envie de raconter.
Et cette différence de rythme peut créer un petit décalage.
L’adulte cherche des informations.
L’enfant cherche peut-être simplement à retrouver une présence familière.
Il n’est donc pas toujours nécessaire de trouver une meilleure question.
Parfois, il suffit de créer un meilleur moment pour accueillir la réponse.
🧰 L’outil Cl’enfance : les 3 temps de la parole
Je vous propose un outil simple, utilisable aussi bien à la maison que dans les structures d’accueil.
🩵 1. ACCUEILLIR
Le premier temps consiste à retrouver l’enfant.
Sans chercher immédiatement à connaître le déroulement de sa journée.
Un sourire.
Une présence.
Une attention.
Un petit rituel de retrouvailles.
L’idée n’est pas d’interdire les questions, mais de reconnaître que la relation peut précéder le récit.
L’enfant retrouve ainsi un espace dans lequel il n’a rien à produire ni à expliquer immédiatement.
🌿 2. PARTAGER
Le deuxième temps consiste à vivre quelque chose ensemble.
Un goûter.
Un dessin.
Un jeu de construction.
Une promenade.
La préparation du repas.
Une activité ordinaire.
Ces moments sont particulièrement intéressants parce que l’échange ne repose pas uniquement sur la parole.
L’enfant peut parler s’il le souhaite.
Mais il peut aussi simplement profiter de la présence de l’adulte.
Et parfois, c’est justement pendant ces instants que surgit une confidence inattendue.
« Tu sais, aujourd’hui, il s’est passé quelque chose… »
Sans que personne ait eu besoin de poser une question.
💬 3. ÉCOUTER
Lorsque l’enfant commence à raconter, notre rôle consiste avant tout à accueillir sa parole.
Cela paraît simple.
Mais nous pouvons rapidement être tentés de multiplier les questions.
« Pourquoi ? »
« Et après ? »
« Tu as dit quoi ? »
« Et la maîtresse, elle a fait quoi ? »
Ces questions peuvent être utiles, notamment lorsqu’une situation demande à être comprise.
Mais elles ne sont pas toujours nécessaires.
Parfois, une simple réponse suffit :
« Ah oui ? Raconte-moi… »
Ou :
« Et toi, comment tu l’as vécu ? »
Laisser des silences, reformuler et montrer notre intérêt peut permettre à l’enfant de poursuivre à son rythme.
✨ Une astuce : raconter avant de questionner
Nous demandons régulièrement aux enfants de nous raconter leur quotidien.
Mais prenons-nous le temps de partager le nĂ´tre ?
Je vous propose une petite expérience.
Au lieu de commencer par :
« Alors, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? »
Essayez :
« Aujourd’hui, il m’est arrivé quelque chose qui m’a fait sourire… »
Ou :
« Tu sais, j’ai eu un moment un peu compliqué aujourd’hui. »
Puis racontez une petite anecdote adaptée à l’âge de l’enfant.
Pas besoin d’une grande histoire.
Un moment drĂ´le.
Une surprise.
Une rencontre.
Une petite difficulté surmontée.
En partageant notre quotidien, nous montrons à l’enfant que raconter n’est pas une obligation, mais une manière d’entrer en relation.
Il pourra répondre en racontant quelque chose à son tour.
Ou simplement écouter.
Et les deux possibilités ont leur place.
👥 Et pour les professionnels de l’enfance ?
Cette réflexion concerne également nos pratiques institutionnelles.
Dans les structures d’accueil, nous cherchons souvent à favoriser l’expression des enfants.
Nous organisons des moments de parole.
Des échanges collectifs.
Des discussions autour des émotions.
Ces espaces peuvent être précieux.
Mais ils méritent aussi d’être questionnés.
Tous les enfants ont-ils envie de parler au mĂŞme moment ?
La parole est-elle réellement libre lorsqu’elle est attendue devant tout un groupe ?
Laissons-nous suffisamment de place aux échanges spontanés ?
Un enfant peut rester silencieux pendant un temps de discussion collectif et raconter une expérience importante quelques minutes plus tard, alors qu’il aide à préparer une activité.
Cela ne signifie pas que les moments collectifs sont inutiles.
Cela nous rappelle simplement que la communication ne se limite pas aux espaces que nous avons prévus pour elle.
Elle se construit aussi dans les gestes ordinaires du quotidien.
🌱 Et si nous repensions les transmissions aux familles ?
Les professionnels jouent également un rôle important dans la manière dont les familles retrouvent leur enfant.
Une transmission ne devrait pas seulement être une succession d’informations pratiques.
Elle peut aussi offrir au parent un petit point d’entrée dans la journée de son enfant.
Par exemple :
« Aujourd’hui, elle a beaucoup apprécié l’activité de peinture. »
« Il a passé un joli moment à construire avec ses camarades. »
« Elle était très fière de nous montrer ce qu’elle avait réussi. »
Ces observations permettent au parent de mieux comprendre le vécu de son enfant.
Et parfois, elles facilitent une conversation ultérieure.
Mais il est également important de respecter l’intimité de l’enfant, notamment lorsqu’il a vécu une situation délicate.
Tout ne doit pas nécessairement être raconté devant lui ou devant d’autres familles.
La transmission professionnelle demande donc à la fois de la précision, du discernement et du respect.
🔎 Quand le silence mérite une attention particulière
Il est important de nuancer notre réflexion.
Ne pas raconter sa journée peut être parfaitement ordinaire.
Mais lorsqu’un enfant change brusquement de comportement, manifeste une inquiétude inhabituelle, refuse durablement de se rendre dans un lieu ou présente des signes répétés de mal-être, il est essentiel de ne pas banaliser ces manifestations.
Dans ces situations, parents et professionnels peuvent chercher ensemble Ă comprendre ce qui se passe.
L’objectif n’est pas de forcer les confidences, mais de maintenir un espace d’écoute sécurisant et de prendre au sérieux les signaux de l’enfant.
Respecter son rythme ne signifie jamais ignorer ses difficultés.
🎯 Le défi Cl’enfance de la semaine
Pendant trois jours, je vous invite à expérimenter quelque chose de très simple.
Au moment des retrouvailles :
Premier jour : accueillez l’enfant sans lui demander immédiatement comment s’est passée sa journée.
Deuxième jour : proposez un moment partagé, sans attente particulière.
Troisième jour : racontez spontanément un petit morceau de votre propre journée.
Puis observez.
L’enfant parle-t-il à un autre moment ?
Semble-t-il apprécier ces retrouvailles différentes ?
Une conversation apparaît-elle naturellement ?
Il est également possible que rien ne change immédiatement.
Et ce n’est pas un échec.
Parce que le but n’est pas d’obtenir davantage de confidences.
Le but est de créer une relation dans laquelle l’enfant se sent libre de parler.
🍒 Le regard Cl’enfance
Nous cherchons parfois les bonnes questions, les bonnes formulations et les bonnes techniques pour aider les enfants à s’exprimer.
Mais la communication ne dépend pas uniquement des mots que nous choisissons.
Elle dépend aussi de notre disponibilité.
De notre posture.
Du climat relationnel.
Et de notre capacité à accepter que l’enfant ne soit pas toujours prêt à partager ce qu’il a vécu.
« Ce n’est pas parce qu’un enfant ne raconte pas sa journée qu’il n’a rien à raconter. »
Parfois, les histoires les plus importantes arrivent au détour d’un jeu, d’un repas ou d’un moment de calme.
Et si nous apprenions simplement Ă leur laisser une place ?
🍒 Les Lundis de l’Enfance — Épisode 15
Une nouvelle page de Cl’enfance — Le Mag.
Une situation du quotidien. Un regard professionnel. Un outil concret. Une invitation Ă questionner nos pratiques.
Cl’enfance accompagne les familles, les professionnels de l’enfance, les équipes et les directions d’institutions à travers une approche réflexive, humaine et concrète.
Cl’enfance — Grandir ensemble, autrement.