« Alors, ta journée ? »

Et si la question était simplement trop grande ?
Il y a une question que beaucoup d’entre nous posons presque automatiquement au moment des retrouvailles :
« Alors, ta journée ? »
Elle part d’une belle intention.
Nous avons passé plusieurs heures loin de l’enfant.
Il a vécu des choses sans nous.
Des rencontres.
Des apprentissages.
Des rires.
Peut-ĂŞtre une dispute.
Un moment de fierté.
Une frustration.
Un événement qui nous semblerait minuscule mais qui, pour lui, a occupé une grande partie de sa journée.
Alors évidemment, nous aimerions savoir.
Et l’enfant répond parfois :
« Bien. »
Ou :
« Je sais pas. »
Et le célèbre :
« Rien. »
« Rien » ne signifie pas forcément qu’il n’y a rien
Essayons un instant de retourner la situation.
Imaginez qu’après une journée complète de travail, quelqu’un vous accueille avec :
« Alors, raconte-moi ta journée. »
Par oĂą commenceriez-vous ?
Le premier café ?
La discussion de 9h15 ?
Le problème de 10h30 ?
Ce moment agréable à midi ?
Le mail qui vous a agacé ?
La réflexion que vous avez eue en rentrant ?
Notre journée est composée de centaines de petits moments.
Celle de l’enfant aussi.
Pour répondre à une question aussi vaste, il doit faire quelque chose de relativement complexe : revenir mentalement sur plusieurs heures, sélectionner une information, l’organiser et la mettre en mots.
Et lorsqu’une émotion est impliquée, une étape supplémentaire apparaît : comprendre ce qu’il a ressenti suffisamment pour pouvoir le raconter.
Alors parfois :
« Je sais pas » est peut-être simplement la réponse la plus accessible à une question trop grande.
🌿 Et si nous posions des questions plus petites ?
Nous pourrions évidemment remplacer « Alors, ta journée ? » par une dizaine de questions.
Avec qui as-tu joué ?
Qu’as-tu mangé ?
Qu’as-tu appris ?
Est-ce que quelqu’un t’a embêté ?
Mais attention.
Nous risquerions simplement de transformer les retrouvailles en…
interrogatoire.
L’idée n’est donc pas nécessairement de poser davantage de questions.
Mais d’en poser une qui offre un point de départ.
🧰 L’outil Cl’enfance : la photo de ma journée
Je vous propose une petite expérience :
« Si tu pouvais prendre une seule photo de ta journée, ce serait laquelle ? »
Cette question change quelque chose.
On ne demande plus à l’enfant de raconter plusieurs heures.
On lui propose de chercher un instant.
Une image.
Un moment.
Et si la conversation s’ouvre, nous pouvons poursuivre :
« Qui serait dessus ? »
« Qu’est-ce qu’on entendrait sur cette photo ? »
« Quelle couleur elle aurait ? »
« Tu voudrais la garder ou l’effacer ? »
Il ne s’agit évidemment pas d’un questionnaire à dérouler.
Une seule question peut suffire.
Le reste dépend de ce que l’enfant a envie d’en faire.
✨ Une autre piste : l’adulte commence
Il y a quelque chose que je trouve particulièrement intéressant dans nos échanges avec les enfants.
Nous leur demandons énormément de raconter.
Mais nous leur montrons finalement assez peu comment nous-mĂŞmes racontons notre quotidien.
Essayons l’inverse.
Au moment du repas ou sur le chemin du retour :
« Tu sais quelle photo je garderais de ma journée aujourd’hui ? »
Et racontez.
Pas nécessairement quelque chose d’extraordinaire.
« Le moment où j’ai bu mon café dehors parce qu’il faisait beau. »
« Quand quelqu’un m’a fait rire. »
« Quand j’ai enfin terminé quelque chose qui me demandait beaucoup d’énergie. »
Puis…
ne posez même pas forcément de question.
Laissez simplement votre récit exister.
L’enfant pourra rebondir.
Ou pas.
Et c’est aussi acceptable.
🌱 La conversation plutôt que la récolte d’informations
Cette nuance me paraît importante.
Lorsque nous retrouvons un enfant, nous cherchons parfois à récolter des informations.
Alors que lui a peut-ĂŞtre surtout besoin de retrouver la relation.
Avant de raconter sa journée, il peut avoir besoin de goûter.
De bouger.
De jouer.
De rester silencieux.
De retrouver son environnement.
Ou simplement d’être avec nous.
Le bon moment pour parler n’est donc pas nécessairement celui où nous avons envie de savoir.
Et respecter cela ne signifie pas se désintéresser de sa journée.
Cela signifie peut-ĂŞtre simplement :
« Je suis disponible lorsque tu auras envie de m’y faire entrer. »
👥 Et pour les professionnels ?
La réflexion est tout aussi intéressante en structure.
Au moment des repas, des accueils ou des temps de parole, nous pouvons parfois multiplier les questions dans l’espoir de favoriser l’expression.
Mais la qualité d’un échange ne dépend pas forcément du nombre de questions posées.
Nous pouvons essayer d’autres portes d’entrée :
📸 La photo de mon moment préféré.
🌦️ La météo de ma journée.
🎵 Si ma journée était une chanson…
🎨 Si elle avait une couleur…
🎬 Le moment que j’aimerais revoir.
🗑️ Le moment que j’aimerais jeter à la poubelle.
Ces supports donnent à l’enfant quelque chose sur lequel s’appuyer.
Et surtout, ils peuvent devenir des rituels collectifs sans obliger chaque enfant Ă prendre la parole.
🎯 Le défi de la semaine
Pendant quelques jours, observez simplement le moment des retrouvailles.
Avant de demander quoi que ce soit :
retrouvez-vous.
Puis, Ă un autre moment, essayez :
« Si ta journée était une photo, laquelle tu choisirais ? »
Ou mieux encore…
Commencez par raconter la vĂ´tre.
Et laissez la conversation faire le reste.
Parce que parfois, l’enfant n’a pas rien à raconter.
Il ne sait simplement pas encore par où commencer. 🍒
🍒 Les Lundis de l’Enfance – Cl’enfance
Une situation du quotidien. Un regard professionnel. Un outil concret. Une invitation Ă questionner nos pratiques.
Chloé Imer
Éducatrice de l’enfance – Directrice d’institution
Mentoring • Supervision • Analyse des pratiques • Approche systémique • PNL • Coaching institutionnel